Théologien français et docteur de Sorbonne, issu d’une très noble famille de Picardie (les Marquis de Condren à Largny-sur-Automne).
Charles de Condren naquit au Château de Vaubuin (aujourd'hui Vauxbuin), le 15 décembre 1588, près de Soissons. En le portant dans son sein, sa mère l’avait déjà consacré à Dieu, mais son père [*] qui était gouverneur du château royal de Monceaux, le fit élever au milieu des soldats, plus tard en homme de guerre il le destina à la carrière militaire [1] ; et Charles déploya dans les exercices préparatoires à ce rude métier une vaillance et une énergie dont Henri IV fut un jour le témoin et l’admirateur. C’était une de ces âmes privilégiées en qui la grâce et la nature conspirent pour faire de grandes choses. Les dons de l’intelligence ne lui avaient pas été départis avec moins de libéralité que ceux du cœur et de la volonté. Une mémoire prodigieuse lui permettait, tout enfant encore, et avant d’avoir été appliqué à l’étude du grec, de réciter sans se tromper plus de cent vers d’Homère, pour les avoir lus une seule fois ; son jugement, à la fois rapide et sûr, était tellement précoce, que dès l’âge de deux ans et demi, Charles se rendait compte des ses actions, et n’avait pas attendu un âge plus avancé pour se donner à Dieu [2]. Si nous joignons à ces qualités naturelles l’amour instinctif de la vérité, l’horreur des fautes les plus légères, un sentiment très vif de la toute puissance et de la sainteté de Dieu, un attrait particulier vers tout ce qui dans le christianisme rappelait le sacrifice et l’expiation ; nous aurons une idée des grâces que la Providence avait accordées avec tant de libéralité à Charles de Condren, et dont l’étonnant assemblage faisait de lui, dès l’âge de douze ans, une âme prédestinée à un grand rôle dans l’Eglise. Au même âge, ses premières études achevées au foyer paternel, le jeune Condren entra, au collège d'Harcourt. Il s'y distingua moins par ses talents et ses succès que par les dons de la grâce et les vertus qui « paraissaient en toutes ses actions, quelque grand soin qu'il prît, au dire de son précepteur, de les cacher avec une singulière humilité ».
Dès cet âge, Dieu lui avait manifesté sa volonté qu'il se fît prêtre, et il s'y était soumis. Toutefois, quand il eut, à dix-sept ans, achevé sa philosophie [3], il n'aborda pas aussitôt les études ecclésiastiques. Son père, en effet, avait l’intention de le faire servir d’abord à Calais sous les ordres de Devic, un des officiers les plus estimés du temps, puis en Hollande, où la discipline militaire était en sa plus grande vigueur. Charles dont « l’unique ambition était de travailler pour Dieu dans l’Église », demanda au moins comme une grâce d’aller en Hongrie pour y combattre les Turcs, et y faire servir le métier des armes à la gloire de Dieu et à la défense de la religion.
Une maladie soudaine et grave vint trancher tout d’un coup cette difficulté et rendre à Charles la liberté de sa vocation. Naguère si courroucé contre un fils dont les pensées pieuses se refusaient à la recherche de tout avancement temporel, M. de Condren se trouva frappé au cœur par le danger auquel cet enfant bien-aimé fut bientôt réduit. En peu de jours, la maladie avait fait les progrès les plus redoutables et les médecins ne voyaient aucune ressource. Tout d’un coup, le malade obéissant à une inspiration intérieure, fait dire à son père que, « puisqu’il est dans un état où il ne peut éviter de le rendre à Dieu pour jamais, il le supplie de vouloir bien devenir lui-même son sacrificateur, ajoutant que si son père lui permet de se faire prêtre, Dieu aussi lui accordera la vie ».
Ce langage étrange, sortant des lèvres d’un mourant, et une forte impression de la grâce de Dieu triomphèrent enfin de M. de Condren ; son consentement fut donné, et sur le champ une amélioration sensible se produisit dans l’état du malade. Quelques jours après, il quittait le lit ; mais il ne voulut pas reparaître au milieu des vivants qu’avec les livrées de Celui qu’il avait obtenu de prendre pour l’unique part de son héritage. Il revêtit donc la soutane, et aussitôt après sa guérison, il commença à suivre à la Sorbonne les leçons de deux docteurs illustres du temps, André Duval et Philippe de Gamache.
Il termina ses études théologiques à l’âge de vingt-trois ans, et, suivant les usages de la Sorbonne, il fut appelé à professer publiquement la philosophie au collège du Plessis. L’écolier si pieux et si accompli, qui avait fait jusqu’à ce jour la joie et l’orgueil de ses maîtres, était devenu à son tour pour les jeunes étudiants comme un foyer de science et le modèle des vertus les plus achevées.
Son amour pour l’humilité et pour la pauvreté l’avait porté à renoncer à son droit d’aînesse et à sa part de patrimoine. Il consentit seulement à recevoir une pension de son père à titre d’aumône ; et, comme cette pension était loin de suffire aux misères innombrables dont il se faisait le consolateur et le soutien, on le vit vendre les uns après les autres les livres de sa riche bibliothèque, pour venir au secours des pauvres. « Il vaut mieux, disait-il, faire jeûner la curiosité de l’esprit que de laisser manquer de pain les membres souffrants du Sauveur ».
Après cette année d’enseignement et de vie publique, Charles voulut se disposer à son ordination par une séparation entière du monde. Il se retira à la campagne dans une solitude profonde, pendant un an entier, méditant sur la grandeur du sacerdoce, sur les obligations attachées à ce saint état et, par-dessus tout, sur la plus glorieuse et la plus redoutable des prérogatives du prêtre : le pouvoir de consacrer le corps et le sang de Jésus-Christ et de continuer à l’autel l’immolation du Calvaire.
Il fut promu au sacerdoce le 17 septembre 1614, et, après une nouvelle retraite de vingt et un jours, célébra sa première messe dans l’endroit solitaire où il avait passé l’année.
Il prit ensuite en Sorbonne le grade de docteur en théologie, et se hâta de partir pour Soissons afin de se présenter à son évêque, Mgr Jérôme Hennequin. Tout plein de l’esprit du sacerdoce, il pensait ne pouvoir agir plus efficacement dans l’Église que s’il agissait par obéissance ; et, mettant de côté toute considération humaine, il était prêt à consacrer sa vie au ministère le plus humble et le plus laborieux du diocèse. Mais, peu habitué à un tel désintéressement et à une humilité si sincère, l’évêque de Soissons ne voulut point se départir à l’égard de Charles de Condren des usages qui prévalaient alors dans l’Église [4], il le reçut avec beaucoup d’égards, mais se borna à accueillir par des compliments ses offres de services et ses protestations d’obéissance. Le jeune prêtre du se retirer sans avoir pu convaincre le prélat que son unique désir était de vivre dans le travail et dans l’obscurité, loin des distinctions et des honneurs auxquels sa naissance pouvait le faire prétendre. Charles de Condren revint donc à Paris, et tout en continuant ses travaux théologiques, sut donner libre carrière à son zèle. Plusieurs stations, prêchées avec fruit dans les diverses paroisses de la capitale [5], et surtout des missions faites dans les villages et les hameaux pour évangéliser les pauvres, témoignèrent à la fois de son talent pour la parole et de la sainte ardeur dont il était consumé pour le salut des âmes.
Toutefois, le besoin de recueillement et de solitude semblait devenir de plus en plus le caractère distinctif de sa piété : et, comme le P. de Bérulle dont il allait être bientôt le disciple, le confident et l’ami, il pensa sérieusement à entrer dans un ordre religieux. L’amour de la pauvreté le portait vers l’ordre de Saint-François. La vie toute angélique des Chartreux, uniquement occupés de contempler les grandeurs de Dieu et de chanter ses louanges, le ravissait d’admiration et d’enthousiasme. Mais la Providence avait sur lui d’autres vues. Le P. de Bérulle, qui avait souvent entendu parlait de l’abbé de Condren, faisait prier et priait beaucoup lui-même pour obtenir de Dieu un sujet si éminent. Ces prières, auxquelles le supérieur de l’Oratoire avait intéressé toutes les Carmélites de France et un grand nombre d’âmes pieuses, duraient depuis trois ans, lorsque l’abbé de Condren sentit la nécessité de prendre un parti définitif sur sa vocation. Dans ce dessein, il alla faire une retraite à l’Oratoire et obtint la faveur d’avoir le P. de Bérulle lui-même pour guide spirituel.
Les commencements de cette retraite furent pénibles. Ténèbres, aridités, désolations intérieures, abandon apparent, toutes ces épreuves à la fois servirent de matière, pendant les premiers jours, aux combats et à la patience du généreux athlète. Soutenu par l’expérience de son directeur, il ne fléchit pas, mais à l’exemple du divin Maître, pria d’autant plus qu’il recevait de la prière moins de lumières et de consolations factus in agonia prolixius orabat. Au bout de huit jours, la lumière se fit, et la paix inonda son âme, - lumière surabondante , et paix profonde. Dieu avait daigné parler à son serviteur. Les gémissements et les supplications de cette âme si pure et si détachée d’elle-même avaient trouvé grâce devant lui. Charles de Condren entra au noviciat de l’Oratoire le 17 juin 1617 et prit l’habit de la congrégation le 25 novembre suivant [6].
On comprend aussi l'émotion de tous ses professeurs en Sorbonne, désolés de « perdre l'ornement de leur maison » dans la personne de celui auquel M. Duval destinait sa chaire et dont il avait accoutumé de dire « que c'était un ange plutôt qu'un homme ».
Comment, au surplus, la décision du jeune docteur n'eût-elle pas sucité à l'Oratoire la joie la plus grande, en Sorbonne les plus vifs regrets ? « C'était, écrit Batterel, un homme qui avait un grand discernement des esprits et un talent pour élever les âmes à la sainteté la plus éminente... C'étaient dans son esprit les connaissances les plus sublimes, dans ses mœurs une pureté et une innocence angéliques, dans ses manières un tel air de douceur et d'affabilité que rien n'était plus attrayant que son abord, ni plus charmant que ses entretiens. Enfin il avait le don de la parole à un tel degré, qu'on ne se lassait point de l'entendre. »
Aussi eut-il à peine passé un an à l'Oratoire que le supérieur lui confia l'organisation de la maison de Nevers, en 1618, du séminaire de Langres, en 1619, de Saint-Magloire, en 1624 ; enfin, pour jouir de ses lumières et de sa prudence, il l'appela dans la maison de Saint-Honoré. Comme à Saint-Magloire, de nombreuses âmes vinrent s'y mettre sous la direction du P. de Condren. Qu'il suffise de citer les noms de M. Bernard, le « pauvre prêtre » ; du saint évêque de Comminges, Barthélémy de Donadieu ; du baron de Renty, le « mystique normand » ; de Godeau, le futur évêque de Vence ; de M. Olier ; de Gaston d'Orléans enfin, que le cardinal de Bérulle, à la prière de la reine-mère, lui confia en 1627.
Le Père se trouvait précisément en Lorraine, auprès de Monsieur, lorsqu'il apprit son élection. Il ne s'était pas rendu à l'invitation que lui avait adressée le P. Gibieuf pour la circonstance, car il craignait qu'une élection faite ainsi sans la participation de toutes les maisons ne « mît la Congrégation en péril de schisme », et il ne voulait pas par sa présence donner aux Pères non convoqués sujet de se plaindre. Mais, son acceptation envoyée, il quitta Nancy et arriva, le 27 novembre, à Notre-Dame des Vertus, où, raconte Batterel, « les principaux Pères de la maison de Paris allèrent le saluer et le prendre pour l'emmener à Saint-Honoré. Là, nos Pères en surplis le reçurent à la porte de l'église et le conduisirent solennellement au choeur où fut chanté le Te Deum. Il saisit incontinent les rênes de l'administration ».
Le premier soin du nouveau supérieur fut de préparer la tenue de la première assemblée générale. Trois raisons le portaient à ne pas la différer. Et d'abord, la disparition du Cardinal de Bérulle, ainsi qu'il le déclara à la première session : « Tant qu'il a plu à Dieu de nous conserver notre très honoré Père fondateur, il nous a été comme une arche vivante, dans laquelle nous devions rechercher les volontés de Dieu sur nous, et comme l'oracle duquel la Congrégation recevait ses lois et sa conduite. Mais l'ayant retiré à soi, nous avons eu sujet de désirer de nous voir tous ensemble, afin de nous recueillir entre nous... ce qui nous peut rester de ses enseignements et de ses exemples, nous réunir et nous confirmer en son esprit... ».
En second lieu, Bérulle avait quitté les siens, leur léguant non un code de constitutions, mais de simples usages et quelques règles en vue des cas les plus pressants ; l'Institut était maintenant assez développé pour qu'il devînt indispensable de préciser ces premières traditions; or le P. de Condren ne voulait accomplir ce travail qu'entouré des conseils de ses frères. Le nouveau général enfin ne laissait pas de considérer son élection comme irrégulière, du fait que toutes les maisons n'y avaient pas pris part, et, dans « son grand attrait pour la vie humble et obscure », il espérait que ce vice de forme pourrait amener sa déposition. Il invita donc les soixante et onze maisons que comptait alors l'Oratoire à désigner leurs délégués, à raison d'un prêtre par dix et fixa l'ouverture de l'assemblée au 1er août 1631.
Cinquante-cinq oratoriens réunis à la maison de la rue Saint-Honoré y traitèrent, jusqu'au 21 du même mois, des affaires de la Congrégation et travaillèrent à lui donner des « statuts, constitutions et règlements ». Après avoir entendu la lecture de la bulle d'institution, les députés, à la IVº session, déclarèrent l'état de la société « purement ecclésiastique », ajoutant qu'elle « devait demeurer dans l'institution de la prêtrise comme Notre-Seigneur l'a donné à son Église, sans addition, ni diminution; et que jamais, pour quelque raison que ce fût, les sujets ne pourraient être obligés à aucuns voeux ». A la Vº session, sur la proposition du P. Condren, il fut « résolu que la puissance et autorité suprême et entière de la Congrégation résiderait dans le corps de la dite Congrégation dûment assemblée, à laquelle le général même demeurerait soumis et obligé de suivre la pluralité des suffrages en toutes choses, sa voix néanmoins comptée pour deux ». Les deux points essentiels de la constitution oratorienne se trouvèrent de la sorte officiellement consacré.
Les députés déterminèrent ensuite la périodicité des assemblées qu'ils établirent triennales ; la manière de les convoquer : leurs membres devant être de trois pour trente-six prêtres de maisons voisines, unies jusqu'à la concurrence de ce nombre; et ceux-là seuls jouissant du droit de suffrage qui compteraient trois ans et trois mois de sacerdoce dans la Congrégation. « En la seule assemblée générale », décrétèrent les Pères à la VII° session, « réside la puissance d'élire le supérieur général » ; elle choisira par voie de scrutin, à la majorité absolue des suffrages, parmi les prêtres comptant trente-trois ans, sept de réception dans la Congrégation et cinq de sacerdoce ; elle l'élira à vie pour « se régler sur l'exemple de l’Église en laquelle les dignités pastorales sont perpétuelles, et honorer l'éternité du sacerdoce et de la principauté du Fils de Dieu ».
Au général on dévolut la présidence des assemblées triennales, le choix des supérieurs locaux, sans préjudice toutefois de la faculté que possédait l'assemblée « d'en disposer à connaissance de cause », le droit enfin de donner « pour un temps des ordres et des mandements », obligation jusqu'à la prochaine assemblée, mais non « de faire des statuts, règlements et constitutions pour toujours ». Dans les sessions postérieures, les députés « jugèrent convenable d'élire trois assistants... pour soulager le supérieur dans le gouvernement de la Congrégation », et convinrent que l'assemblée les nommerait pour trois ans, avec faculté de les maintenir en charge trois nouvelles années sans plus ; ils statuèrent que les maisons particulières seraient visitées au moins tous les trois ans par le général ou son délégué ; fixèrent les droits et les devoirs des supérieurs locaux par rapport aux sujets et au temporel ; réglèrent l'organisation intérieure des maisons, des cures et des collèges ; interdirent aux particuliers d'accepter aucun emploi sans l'autorisation du général ; prescrivirent à tous la retraite annuelle ; s'occupèrent enfin de la situation des Frères servants.
L'assemblée allait se terminer quand le P. de Condren la supplia d'agréer sa démission, « la connaissance qu'il avait de ses infirmités et de plusieurs raisons inconnues d'elles l'obligeant, disait-il, de se juger incapable de sa charge ». En vain accompagna-t-il cette déclaration de paroles et d'actes d'humilité qui émurent l'assemblée. Les Pères se jetèrent à ses pieds et « déclarèrent par acclamation qu'ils confirmaient l'élection déjà faite de sa personne, et, en tant que besoin était, en faisaient une nouvelle ». Après un long refus, le P. de Condren, vaincu, se rendit « à la très instante prière de l'assemblée ». L'élection des assistants mit fin aux travaux de cette assemblée, « la plus importante de toutes », remarque Mgr Perraud. « Elle fixait en effet les traditions ; elle changeait en constitutions définitives de simples usages ; elle sanctionnait de l'autorité d'une Congrégation qui comptait en ce moment plus de cinq cent membres, l'oeuvre établie, vingt ans auparavant, par le P. de Bérulle ».
Quand un homme, loin de se pousser aux premières places, déploie plutôt, pour s'y soustraire, toutes les ressources de son humilité, et ne se résout enfin à y monter que par esprit de charité et de renoncement, il est rare qu'il n'ait pas reçu les dons requis pour bien remplir ces charges ou que Dieu n'accorde pas le succès à son sacrifice et à ses efforts. L'administration du P. de Condren fournit une preuve nouvelle de cette vérité tant de fois constatée dans la vie des saints. « Il gouverna, rapporte Batterel, suivant pas à pas l'esprit et les traces de notre pieux fondateur, plutôt le serviteur de tous que le maître, ne violentant jamais les inclinations de personne, s'accommodant aux goûts et aux volontés d'un chacun autant qu'il pouvait. Convaincu que tout autre que lui était plus propre à nous conduire, il se déchargea le plus qu'il put des diverses fonctions de sa charge, non par amour du repos, mais par un sentiment d'humilité ». A cette charité et à cette humilité le P. de Condren joignait un tendre amour pour sa famille religieuse, sans qu'il éprouvât toutefois « aucune passion humaine de l'étendre et de l'enrichir ». Ainsi, alors qu'il eût facilement obtenu de Richelieu des lettres patentes pour le collège de Guyenne, que lui offrait, en 1639, la ville de Bordeaux, il ne les sollicita pas, par ménagement pour les jésuites. Dans le même esprit, remarque Tabaraud, « il contribua à l'établissement de la Compagnie de Saint-Sulpice, quoique son fondateur, M. Olier, lui assignât comme fin la direction des séminaires », oeuvre à laquelle le Père employait lui-même ses fils.
Peu lui importait d'ailleurs que le bien fût accompli par les siens ou que d'autres en eussent le mérite, pourvu que Jésus se trouvât connu et l’Église servie. Aucune autre intention ne l'animait, quand il « souhaitait de l'emploi et de la prospérité » à sa Congrégation. Il répétait volontiers qu' « il fallait bien se garder de faire servir l’Église à l'avantage de l'Oratoire, mais qu'il fallait que l'Oratoire fût totalement dévoué à servir l’Église », car, ajoutait-il, « l’Église n'est pas faite pour la Congrégation, c'est elle qui est instituée pour l’Église ». De tels sentiments devaient le porter à se donner sans réserve à sa Congrégation, puisqu'aussi bien, travaillant pour elle, c'était l’Église qu'il avait la certitude de servir. Il eut donc le souci constant, non pas tant de la développer que d'y faire régner l'esprit de Jésus-Christ, afin que, fidèle aux intentions de son fondateur, elle « servît d'une manière toute spéciale à propager la connaissance de Jésus-Christ et à édifier l’Église ».
Ce fut pour modeler les âmes de ses fils à l'image de Jésus, pour les établir dans ses dispositions, pour Le former en eux, qu'aussitôt après la première assemblée, il s'imposa l'obligation de visiter toutes les maisons. Ses conférences au cours de ces visites frappèrent tellement les Pères que partout on le vit s'éloigner avec peine. Le supérieur de Notre-Dame des Ardilliers le pria même de prolonger son séjour pour y poursuivre ses entretiens. Il accéda à ce désir et, commentant l'épître aux Hébreux, « parla d'une manière si sainte et si sublime du sacerdoce de Jésus-Christ, écrit Cloyseault, que le P. Bertad, l'un des meilleurs théologiens de son siècle, entreprit de copier tout ce qu'il lui avait ouï dire ». Ce sont ces conférences qui, publiées soixante ans plus tard sous le titre : L'idée du sacerdoce et du sacrifice de Jésus-Christ, n'ont pas « laissé d'être admirées par tout le monde ». Présenter à ses fils l'idéal qu'ils devaient s'efforcer de réaliser ne suffisait pas ; il fallait leur rappeler les moyens pratiques d'y atteindre. Ces moyens, Bérulle les avait enseignés aux siens dans ses entretiens, mais la mort l'avait frappé avant qu'il eût le temps de les leur laisser par écrit. Condren, soucieux de maintenir dans l'Oratoire l'esprit qu'avait entendu lui donner Bérulle, entreprit de rédiger ces règles ; et en s'inspirant des notes trouvées dans les papiers de son prédécesseur, en faisant appel aux souvenirs de ceux qui avaient vécu le plus près de lui, il publia les Règlements de la Congrégation de l'Oratoire établis par Mgr le Cardinal de Bérulle, auxquels il donna pour préface un discours trouvé dans les papiers de l'auteur sur le but et l'esprit de la Congrégation.
Ces règlements furent officiellement promulgués à la seconde assemblée, qui se tint, en 1634, rue Saint-Honoré. les députés décrétèrent qu'une copie en serait expédiée à chaque maisons et que les supérieurs en donneraient lecture tous les mois. Afin même que ces règlements fussent interprétés et observés dans l'esprit où ils avaient été conçus, l'assemblée émit le voeu que l'on recueillît, en vue de leur publication, les conférences de Bérulle aux Pères de la Congrégation. Cette seconde assemblée touchait à sa fin, quand, à l'avant-dernière session, le secrétaire présenta une lettre cachetée que le Père général, absent depuis la veille au soir, adressait aux députés. Dans cette lettre, le P. de Condren informait ses confrères qu'il leur envoyait sa démission ; il ne cherchait pas, leur disait-il, à fuir la peine ; il ne manquait pas d'amour pour la Congrégation ; il n'avait à se plaindre de personne ; mais il éprouvait le vif sentiment de son incapacité comme aussi ne pouvait supporter davantage le défaut de son élection. On devine la consternation dans laquelle cette lettre jeta toute l'assemblée. Les députés résolurent à l'unanimité de déclarer au Père général qu'ils « ne recevraient jamais aucune démission de se part et qu'ils employaient toute l'autorité qu'ils avaient sur lui et à laquelle il s'était lui même soumis pour obliger à la continuation de sa charge ». Plusieurs Pères coururent alors à sa recherche et, au bout de trois jours, le trouvèrent à huit lieues de Paris. « Son bon coeur, écrit Batterel, ne put tenir contre leurs instances ; il promit de reprendre le joug qu'on lui avait imposé, mais sans quitter la pensée de s'en décharger à la première occasion favorable ».
Il espérait que cette occasion s'offrirait, lors de la troisième assemblée, qui s'ouvrit à Notre-Dame des Ardilliers, le 6 mai 1638 ; mais rapporte le P. Amelote, il en fut empêché par Richelieu qui, instruit de son dessein, le menaça d'un archevêché en cas de démission, et par son confesseur, qui lui refusa l'absolution jusqu'à ce qu'il lui eût promis de renoncer pour toujours à cette pensée. Le P. de Condren tint parole, si bien qu'à la grande joie de tous les Pères, il ne parla plus de résilier sa charge. N'était-il pas au surplus l'homme de la situation ? Qui donc eût présidé avec plus d'autorité aux destinées d'un Institut établi pour renouveler l'idéal sacerdotal, que ce prêtre si plein de l'esprit de Jésus-Christ et si soucieux de faire régner ce même esprit dans toutes les âmes soumises à sa conduite ? Il apportait en effet tant de soin à s'unir au sacrifice du Souverain Prêtre et à s'anéantir avec lui, il s'attachait tant à se renoncer lui-même pour vivre dans une perpétuelle communion aux dispositions, aux sentiments, aux volontés, aux états de Jésus, en un mot, « pour lui faire place en tout », que, selon l'expression du P. Amelote, « la vie de Jésus-Christ ne lui était pas simplement une grâce, mais qu'elle lui était comme tournée en nature ». Son plus cher disciple, M. Olier, ne parle pas autrement dans ses Mémoires : « Il n'était qu'une apparence et écorce de ce qu'il paraissait être, écrit-il, étant vraiment l'intérieur de Jésus-Christ en sa vie cachée ; en sorte que c'était plutôt Jésus-Christ vivant dans le P. de Condren que le P. de Condren vivant en lui même. Il était comme une hostie de nos autels : au dehors on voit les accidents et les apparences du pain, mais, au dedans, c'est Jésus-Christ : de même en était-il de ce grand serviteur de Notre-Seigneur, tant aimé de Dieu ».
Par ailleurs, le crédit dont jouissait le P. de Condren à Rome, à la Cour, dans l'épiscopat français ne pouvait que servir sa Congrégation. Dès le 10 août 1631, un bref d'Urbain VIII lui accordait le pouvoir de « dresser des constitutions prescrivant la forme selon laquelle devait se tenir la première assemblée générale de l'Oratoire » ; et si, pour le récompenser d'avoir en 1629 réussi à le réconcilier avec son frère Gaston, Louis XIII lui fit proposer par M. de Bellegarde le chapeau de cardinal, c'est que le roi n'ignorait pas l'accueil que réserverait la Cour romaine à cette requête. Le monarque tenait en effet le général de l'Oratoire en très haute estime. A défaut de l'offre flatteuse de la pourpre romaine, elles en témoigneraient suffisamment, les paroles que Louis XIII adressa aux Pères de l'Oratoire, peu après le décès de leur supérieur, quand il leur parla de cette mort comme celle « du saint homme de son royaume et du plus désintéressé ». Ces sentiments du roi pour P. de Condren, Richelieu les partageait, lui aussi, à telles enseignes qu'il lui avait offert les archevêchés de Reims et de Lyon. Ce n'était pourtant pas que le cardinal l'eût toujours trouvé docile à ses volontés, puisque le Père avait décliné l'offre de prononcer l'éloge funèbre du P. Joseph et refusé d'exclure de la Congrégation le P. Séguenot, auteur d'un commentaire sur le traité de saint Augustin, la sainte virginité, ouvrage qui avait sans doute mérité la censure, mais que son auteur avait aussitôt désavoué.
Quand aux évêques, l'esprit d'obéissance que le général de l'Oratoire professait à leur égard et qu'il s'efforçait d'inculquer aux siens, leur inspirait une telle confiance qu'ils réclamaient à l'envi pour leurs diocèses des fondations oratoriennes. C'est ainsi que, sous son supériorat, le P. de Condren accepta la direction de six collèges, dont celui de Juilly, en 1639, de deux paroisses et établi neuf résidences. Saisi par une fièvre continue et atteint d'une inflammation de poitrine, dans les derniers jours de 1640, le P. de Condren prit le lit pour ne plus le quitter. Pendant une semaine, il donna aux siens l'exemple de toutes les vertus, au milieu « des grandes angoisses qui achevèrent de purifier sa belle âme... et manifestèrent ses admirables dispositions ». Comme on lui demandait de bénir sa famille religieuse, il le fit par cette belle formule devenue depuis lors, avec les développements que lui donna M. Olier, la prière quotidienne du clergé français : « Venez, Seigneur Jésus et vivez dans vos serviteurs, dans la plénitude de votre force, et dominez sur la puissance ennemie, vous qui vivez et régnez dans les siècles des siècles ». Sa dernière parole au Père qui l'exhortait à s'abandonner à Dieu, ne différa que dans les termes de celle de Jésus expirant : « Eh bien, dit-il, je m'y abandonne », et à l'instant, il rendit l'esprit.
Ainsi mourut, le 7 janvier 1641, dans sa cinquante-troisième année, « cet illustre Père Charles de Condren, dont le nom, déclare Bossuet, inspire la piété, dont la mémoire, toujours fraîche et toujours récente, est douce à toute l’Église comme une composition de parfums ».

Le corps du Père de Condren fut inhumé, le 8 janvier 1641, en l'église Saint-Honoré dans la chapelle de la Sainte-Vierge.
Le Père Ingold eut la consolation de l'y découvrir, le 2 juillet 1884.
Les restes mortels du second général de l'Oratoire reposent, depuis le 10 juillet 1884, dans la chapelle du collège de Juilly dans un caveau creusé devant le maître-autel.



Notes:
[*] : Le père était huguenot, mais depuis plusieurs années il était sincèrement converti à Dieu, et dans la suite, par les bons exemples de sa femme et de son saint fils, il embrassa les plus parfaits exercices de la piété chrétienne.
(P. Cloyseault)  Retour au texte
[1] : Quand Charles de Condren était tout enfant, son père craignant que les premières caresses et les chansons des femmes fussent capables de lui ramollir le courage, ne voulait jamais qu'il fût porté que par des hommes, et le plus souvent par des soldats. (P. Amelote)  Retour au texte
[2] : Témoignage du P. de Condren lui-même. (P. Amelote)  Retour au texte
[3] : En même temps que ses études littéraires, Charles avait commencé en secret à étudier la théologie. « Pour n’être pas surpris sur la Somme de saint Thomas et sur les livres de saint Augustin, il en cachait des volumes sous le même bras sous lequel il portait son arquebuse à la campagne, et comme son père ne voulait voir entre ses mains que des armes ou des instruments de mathématiques, il avait vidé à demi la paillasse de son lit, pour en faire sa bibliothèque, et il donnait ordre que personne ne fit sa chambre qu’un laquais allemand qui lui était fort fidèle ». (P. Amelote)  Retour au texte
[4] : Il faut se rappeler qu’à cette époque les jeunes gens de famille n’entraient guère dans l’Église que pour se faire pourvoir de riches bénéfices. C’est une des raisons du discrédit profond où était tombé le sacerdoce au commencement du XVIIe siècle, avant la grande réforme qui eut pour instruments les Pères de Bérulle et de Condren, saint Vincent de Paul et M. Olier.  Retour au texte
[5] : Parmi les églises dans lesquelles le P. de Condren se fit entendre, le P. Amelote cite Saint-Nicolas du Chardonnet, Saint-Honoré, Saint-Médard.  Retour au texte
[6] : Le P. de Bérulle écrivit à un père de l’Oratoire : « Il a plu à Dieu de nous donner M. de Condren, qui est de très grande considération et un des rares esprits que j’aie connus. Il est doué de grande humilité, douceur et modestie. Je vous prie d’en louer Notre Seigneur Jésus-Christ et sa très sainte Mère ».
Le même P. de Bérulle dit à d’autres Pères de l’Oratoire « que M. de Condren avait eu l’esprit de la Congrégation de l’Oratoire dès le berceau ». (P. Cloyseault)  Retour au texte



Sources :
Principales
  - L'Oratoire de France - Michel Leherpeur - Editions SPES - Paris, 1926
  - L'Oratoire de France au XVIIe et au XIXe - Adolphe Perraud - Editions DOUNIOL - Paris, 1865
Secondaire
  - La vie du R.-P. Charles de Condren, second général de l'Oratoire - Denis Amelote - SARA & JESLÉ - Paris, 1643
  - Bulletin de la Société de l'Histoire du Protestantime Français - Paris, janvier-mars 1928


Dernière modification le 3 avril 2005.